mardi 15 mars 2011

GARDNER John (Champlin) (Usa)
Romancier américain né à Batavia, à New York en 1933. Aîné de quatre enfants , il fréquenta l'école publique tout en travaillant à la ferme de ses parents. C'est là que son frère Gilbert fut tué par le tracteur qu'il conduisait. Gardner en conserva un intense sentiment de culpabilité toute sa vie durant, sentiment qu'il exprima dans son œuvrela plus célèbre, « Grendel », adaptation détournée du « Beowulf » de la tradition britannique. Brillant universitaire, spécialiste de littérature médiévale, polémiste et critique acerbe, John Gardner traversa de nombreuses épreuves dans son existence, dont on cancer du colon, avant de mourir d'un accident de moto en 1982 laissant derrière lui une œuvre fulgurante, inclassable et marquée d'une profonde émotion
Grendel
(Roman) Heroic Fantasy
DENOEL-Lunes d'Encre, 1/2011 — 192 p., 17 €
TO : Grendel, Knopf, 1971
TRADUCTION : René Daillie, révisée par Thomas Day & Xavier Mauméjean
COUVERTURE : Lasth
POSTFACE : Xavier Mauméjean
Précédente publication : Denoël-Romans Traduits, 2/1974 — Tr. : René Daillie — Préface : Max-Pol Fouchet
Critiques : www.cafardcosmique.com (Pat) ; www.chronicart.com (Pierre Jouan) ; www.phenixweb.net (Georges Bormand) ; www.scifi-universe.com (Manu B.-Grendel : Caïn le maudit/Nicholas W.-Grendel : Puisque tout redeviendra cendres)
→ « Grendel c'est le tableau vu du point de vue des diables avec les saints qu'on entrevoit parmi les arbres ». En concluant ainsi sa préface, John Gardner nous livre toute la quintessence de son livre offrant une perspective dévié de la fameuse Légende de Béowulf, le fameux poème épique écrit en vieil anglais dans les environs de l'an 1000 et narrant les aventures d'un valeureux héros venu terrasser Grendel, un monstre qui harcelait le royaume des Danois. Inversant totalement les rôles Gardner invite Grendel, cet hideux habitant des marécages, descendant de Caïn et parfaite incarnation du Mal qui durant 12 ans décime l'armée du roi Hrothgar, à nous raconter sa vie. Et, au fil des pages, tout en plongeant au sein de l'esprit torturé de cet être doué d'une intelligence aiguisée on découvre que la Bête n'est pas où on l'a croyait. Car si Grendel dévore de temps en temps quelques hommes, c'est avant tout pour satisfaire son besoin de se nourrir, contrairement aux hommes qui s'entretuent avec le plus grand des plaisirs. Pitoyable créature hanté par l'ombre de sa mère tapie sur une montagne d'ossements qui ne cesse de lui rappeler son inexorable destinée, Grendel, loin d'incarner la voracité bestiale dont l'a affublé le poème initial, s'intéresse aux hommes qui le remplissent d'incompréhension s'efforce de se rapprocher d'eux, et se voit toujours renvoyé vers son éternelle et destructrice solitude. Cherchant pathétiquement sa place dans l'univers, sa rencontre avec le dragon qui tuera Beowulf, vile créature écailleuse aussi redoutable que perverse, sera pour lui une leçon de philosophie à la fois instructrice et désespérante. Forcé de réinventer le monde à l'aune de ses douloureuses expériences, Grendel s'enlise dans une toile de sentiments contradictoires où l'amour côtoie dangereusement la haine. Flirtant avec les rivages de la folie, il aborde ceux du nihilisme, tout en se demandant, une peu comme la créature du Dr Frankenstein abandonnée dans la nature, pourquoi il est né pour terroriser les gens. Sa guerre menée pendant 12 ans n'est pas réellement tournée vers Hrothgar, le roi du Danemark, mais contre l'Humanité vers qui il se sent irrésistiblement attiré, et qui ne veut absolument pas de lui. Et lorsque arrive l'épisode final du combat contre Beowulf, on est en droit de se demander s'il périt simplement au cours de l'affrontement ou s'il s'est offert à une mort devenue l'unique alternative à son existence tragique livrée à elle-même au sein d'un univers dérivant dans le chaos. A travers le pathos qui accompagne son existence, Grendel se pose comme un alter ego de John Gardner, marqué à jamais dans sa douzième année par la mort de son frère qu'il a accidentellement provoquée en conduisant un tracteur. D'où la fuite en avant de l'écrivain, qui se retrouve dans la trajectoire du monstre travaillé par toutes sortes de sentiments contraires, marqué par le poids de ses fautes, et crachant ses colères à la face d'un monde irrationnel où il cogne invariablement sa grosse carcasse tel un Sisyphe remontant sans cesse son énorme rocher, sans espoir de rédemption ni de lendemain. Plonger dans ce livre sans joie n'est pas un exercice facile, bien que la plume experte de l'auteur soit le meilleur des guides, même quand elle s'amuse à singer les mesures du poème épique. Mais, passer à côté des mésaventures de cette sublime figure de la littérature serait une grossière erreur, car c'est au cœur de ces pages que, mieux que dans tout journal télévisé, on peut prendre conscience de toute la grandeur de la bêtise humaine à travers la plaidoyer à la première personne d'un monstre frustré d'un manque cruel de références perpétuellement à la recherche d'un lui-même dont il ne parvient pas à appréhender les contours, et magnifique exemple d'une déconstruction héroïque sans équivoque où il n'y a surtout rien à attendre du côté de Dieu et des religions et encore moins de celui de la raison, réputée salvatrice quand il faut échapper au chaos, mais qui nous condamne somme toute à la plus sordide des prisons. Un roman qui se conclut par une passionnante postface de Xavier Mauméjean qui s'efforce d'éclairer les parties sombres de l'œuvre en les mettant en lumière à travers le prisme de la vie de l'auteur étroitement liée à la légende de Caïn et Abel.

Aucun commentaire: