mardi 1 octobre 2013

Le fleuve des dieux
(Roman) SF
AUTEUR : Ian McDONALD (Gb)
EDITEUR : Gallimard-Folio SF 463, 9/2013 — 850 p., 9.90 €
TO : River of Gods, 2004
TRADUCTION : Gilles Goullet
COUVERTURE : Manchu
Précédente publication : Denoël-Lunes d’Encre, 6/2010 — 624p., 29 € — Couv. : Manchu
Critiques : www.actusf.com (Cloé) – Bifrost 60, 9/2010 -Claude ecken) - www.cafardcosmique.fr (Ubik) – www.chronicart.com (Pierre Jouan) - www.noosfere.com (Gaëtan Driessen) – www.scifi-universe.com (Manu B)
→ En 2047 l’Inde n’a plus rien à voir avec le pays libéré du joug britannique des Nehru et autres Gandhi. Conséquence des Guerres de Partition, l’Union Indienne est désormais balkanisée en plusieurs petits royaumes se livrant une lutte acharnée pour le contrôle de l’eau devenue une denrée extrêmement rare dans ces pays privés de Mousson depuis trois ans, avec pour résultat la transformation du Gange, un fleuve naguère distributeur de bienfaits dans lequel il fallait se baigner pour se débarrasser de ses pêchés, en une pomme de discorde dont les eaux déclinent dangereusement au fils des années. Pour preuve des rumeurs de guerre qui couve entre les états musulmans de l’ancien Bengale, alliés à l’état indien d’Awadh placé dans la sphère d’influence américaine, et le Bhârat, et sa capitale Vâranasi (l’ancienne Bénarès) où sévit le parti des fanatiques religieux hindouiste du mystérieux Jîvanjî, que personne n’a jamais rencontré, et qui menace la souveraineté du gouvernement de la Première Ministre, Sadjida Râna, le tout sur fond de barrage édifié sur le Gange par l’Awadh, privant désormais d’eau leurs voisins du Bhârat. Et comme si cela ne suffisait pas, aux anciennes dissensions ancestrales, à la fois religieuses, ethniques et sociales, sont venus s’ajouter les dérives d’une technologie passée maîtresse dans l’art de repousser les barrières du possible, les accélérations impulsées par les technosciences, la révolution de l’informatique et la mondialisation galopante se mêlant aux résurgences d’une mythologie hindoue réinvestissant le réel sous les formes les plus étonnantes. Ainsi on a assisté au développement fulgurant des Intelligences artificielles (IA) capables de devenir des machines-outils hypersophistiquées, d’incarner des personnages dans des séries télévisées à succès, mais aussi de se révolter avec la menace sous-jacente de l’apparition d’une Aeai de troisième génération capable de surpasser les hommes et, à terme, de les remplacer, thématique déjà abordée dans le désormais culte Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques de Philip K. Dick, devenu Blade Ruiner au cinéma. Mais on a vu également la naissance de nouvelles populations, comme les Neutres, au cerveau et au corps chirurgicalement modifiés et bourrés d’implants électroniques afin de gommer les caractéristiques principales d’appartenance à l’un ou l’autre sexe déterminant jusqu’ici le genre humain, ainsi que les Dorés, des Brahmanes chefs de gangs au métabolisme ralenti qui vivent deux fois plus longtemps que le commun des mortels a l’intérieur de corps d’enfants. Pour décrire cette Inde futuriste qui cultive bien des aspects du monde imaginé par l’auteur britannique John Brunner dans Tous à Zanzibar, Ian McDonald, déjà connu en France par des ouvrages phares tels que Désolation Road pour la SF et Roi du matin, Reine du jour, pour la Fantasy a choisi de nous présenter neuf personnages qui évoluent au sein de neuf intrigues différents, donnant leur titre à chaque chapitre du livre. Des êtres que rien, de prime abord, ne semble rapprocher, et qui pourtant mélangent leurs trajectoires intimes à la dense toile géopolitique structurant l’ensemble du récit afin de converger vers un final éblouissant centrée sur une sorte d’éternel recommencement bien ancrée dans la mythologie de la tradition hindouiste. Une histoire qui, tout en nous peignant les méandres d’une Inde aux mille visages,ne fait que proposer une réflexion sur la noirceur de l’Humanité et la nature même de l’univers. Parmi ces individus à la fois créateurs et acteurs des événements qu’ils vivent et subissent nous trouvons Shiv, petit malfrat sévissant sur les bords du Gange, qui fait commerce de la vente d'ovaires récoltés sur des donneuses tout sauf volontaires à destinations de cultures souches embryonnaires et qui a maille à partir avec les redoutables Brahmanes. Mais il y a également Nanda, le pendant du Harrison Ford de Blade Runner, un flic Krishna, membre d'une police spéciale chargée de traquer les Aeis, ces intelligences artificielles qui s'infiltrent au cœur des systèmes informatiques, et qu'il « excommunie » à l'aide d'un pistolet à double canons, l'un pour les IA et l'autre pour les corps humains, le tout avec l'aide d'autres IA répondant aux noms évocateurs de Ganesh, Indara ou Shiva. Vient ensuite sa femme, Pârvati, qui, si elle est parvenue à épouser un membre éminent de sa caste, souffre du confinement où son époux la tient, car elle n'arrive pas à s'intégrer dans la société où il évolue. Le prochain de la liste est Shahîn Badûr Khan, le conseiller musulman de Sajida Râna, premier ministre du gouvernement hindou du Bhârat. Puis nous avons Nadja Askaezadah, jeune journaliste prête à se damner pour un scoop, qui traîne derrière elle un lourd passé afghan. Lisa Durnau et Thomas Lull, sont les américains de service, deux scientifiques à l'origine du projet Alterre, basé sur la programmation d'un monde alternatif informatique qui se développe au sein de sa propre réalité. Tal est le suivant. Un Neutre, concepteur de décors pour Town and Country, la série télévisuelle qui cartonne à la distribution entièrement assurée par des IA. Enfin, nous découvrons Vishram. Plus jeune fils de la grande famille Ray, qui n'aspire qu'à une carrière de comique en Angleterre, et qui se retrouve propulsé à la tête de la Ray Power, puissant Empire énergétique dont son père lui a soudainement confié les rennes sur fond d'accélérateur de particules ouvrant sur d'autres dimensions. Ces anti-héros par excellence naviguent sur les vagues de leurs propres quotidiens en essayant de ne pas se noyer dans le courant de la vie qui les entraîne au coeur de méandres compliqués pouvant prendre divers apparences. Pour Mr Nanda, il s'agit de la poursuite d'Aeais illégales. Pour Lise Durnau d'une enquête sur la possible découverte d'un artefact extraterrestre. Pour Thomas Lull, de la rencontre avec Aj, mystérieuse jeune fille qu'il a recueilli sur sa péniche et dont les extraordinaires pouvoirs lui permettent, non seulement de contrôler par la pensée de formidables robots de combats, mais aussi de cartographier l'existence des gens par simple contact. Pour Shanîr, de la supervision du transport dans le Gange asséché d'énormes icebergs dont la fonte sur place est censée réactiver la mousson disparue. Entourés d'un foisonnement d'autres personnages, ces individus s'inscrivent dans un processus d'immersion au sein d'une Inde immortel dont la captivante empreinte est rehaussée par le parti pris de l'auteur de conserver un grand nombre de termes indiens, non traduits, ni anglicisés, dont la compréhension est facilitée par le glossaire placé à la fin du roman. L'ensemble forme un magnifique livre-univers, remarquablement traduit par Gilles Goullet qui, passé la première impression d'opacité provoquée par l'amoncellement des 848 pages de lecture (600 dans la version grand format Denoël) mérite de se déguster page après page comme une verre de vieux cognac que l'on boit le soir au coin du feu quand la neige tombe dehors. Une reprise bienvenue dans un format plus abordable à toutes les bourses de ce roman abordant les grands thèmes de la SF, intelligence artificielle, darwinisme et théorie de l'évolution, techno sciences, cybertechnologie, mondes parallèles, réseaux informatiques, réalités virtuelles, manipulations génétiques, visite extraterrestre, écologie, sans oublier une approche sociale du devenir humain sous ses multiples facettes, un large pan de futurologie et, bien entendu, la présence de la Singularité, cette nouvelle star de la SF contemporaine. On apprendra donc sans surprise qu'un projet d'adaptation cinématographique est en cours avec un tournage en Inde, évidemment pour ce livre qui a reçu le British Science Fiction Howard et qui a été finaliste du prestigieux Hugo. Et pour en finir avec ce long plaidoyer, à noter, pour ceux qui en redemanderait, que les éditions Denoel publient dans leur collection lunes D'Encre en octobre, La petite déesse et autres nouvelles d'une Inde future, un recueil où Ian McDonal rassemble sept nouvelles et courts romans ayant pour cadre l'univers inoubliable du Fleuve des dieux.
Autre couverture :

Aucun commentaire: