dimanche 18 octobre 2015

Journal de nuit
AUTEUR : Jack WOMACK (Usa)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 524, 9/2015 — 392 p., 8 €
TO : Random act of senseless violence, 1993
TRADUCTION : Emmanuel Jouanne
COUVERTURE : Sam Van Offen
Précédente publication : Denoël-Présences du Futur 562, 10/1995 — 336 p., 9.50 € — Couverture de Gauckler
Publié en Angleterre, ce roman de l'auteur américain Jack Womack (Terraplane, L'Elvissée) n'avait pas su intéresser les éditeurs de son propre pays, et pour cause. Le sujet déjà sentait le souffre. Pensez, l'histoire d'une préadolescente bon chic bon genre qui tourne à la junkie lesbienne, voilà de quoi faire dresser les cheveux de l'Amérique bien pensante sans aller jusqu'aux membres du réactionnaire Tea Party. Et quand vous y ajoutez le background d'une civilisation du salut au drapeau et du hamburger roi sombrant lentement dans la déliquescence, vous comprenez pourquoi il a fallu que ces pages s'exilent tout d'abord chez la moins conventionnelle verte Albion avant d'arriver en France où, avouons-le, certains aiment bien les récits qui parlent du déclin de l'Empire Etasuniens. Et en plus, c'est un très bon roman. Mieux, c'est presque une tranche d'Histoire rendue très réaliste par le point de vue narratif utilisé par l'auteur, à savoir le journal intime. Ce dernier a été baptisé Anna (on fera un rapprochement facile avec celui d'une petite juive hollandaise) a été offert à Lola Hart lorsqu'elle a eu douze ans par des parents plutôt à l'aise avec une mère universitaire et un père scénariste. Mais ce que confie Lola aux pages de son ami intime, ce ne sont pas seulement les pérégrinations de sa vie quotidienne à l'école de fille où elle étudie, mais aussi par allusion à des comptes rendus de presse ou à des émissions télévisées, la lente agonie d'une société en perdition. Minée par des émeutes de plus en plus sanglantes et de plus en plus réprimées, par l'assassinat successif des Présidents en exercice, les Etats-Unis meurent de l'intérieur, sans qu'aucun ennemi, anciens russes ou nouveaux terroristes islamiste ne viennent apporter sa pierre à l'édifice. Tandis que sa mère perd son emploi, que son père essuie refus après refus pour placer ses manuscrits, Lola croise de plus en plus fréquemment sur sa route des SFD qui finissent en barbecue, voit sa meilleure copine internée dans un camp dont elle ressort lobotomisée et s'enfonce sans le savoir dans chaos ambiant qui rythme les chapitres de ce livre sans concession. Réduits au chômage les parents de Lola doivent déménager à Harlem, un quartier désormais en pointe au sein de la crise économique qui a déclenché le soulèvement progressif de la population. Mais, loin d'être dérangé par ce brusque changement de standing, Lola nous décrit avec une acuité mordante les transformations presque naturelles qui affecte sa vie d'adolescente, ses ennuis avec Boo, sa sœur cadette, qui en vient à la craindre, sa conclusion avec de nouvelles copines, black et hispano, bande des rues à elles seule chez qui n'existent plus les tabous tels que le sexe et la drogue. Prenant peu à peu conscience de son homosexualité, Lola découvrira aussi son goût pour la violence qui finira par s'exacerber sur M Mossbacher, ancien employeur esclavagiste de son père. Et tel un voyeur qui ne parvient pas à détacher son regard de cette vie à livre ouvert, le lecteur se trouve entraîne dans cette sorte de descente aux enfers qui résonne de pernicieux écho au sein de notre réalité quotidienne rythmée par les soubresauts du conflit israélo-palestiniens, la menace terroriste, et la déferlante de Daesh. Ecrit en 1993 ce roman recèle un avant-goût de prémonitoire qui fait froid dans le dos et qui le déplace du réducteur contexte de l'ouvrage de SF vers la palette bien plus représentative de l'ouvrage socio-culturel, miroir d'un monde qui est loin d'être encore parvenu à ses dernières convulsions.
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