lundi 24 octobre 2016

La petite déesse
(Recueil de nouvelles) Science-Fiction
AUTEUR : Ian Macdonald (GB)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 559, 9/2016 — 467 p., 8.20 €
TO : Cyberabad days, 2009
TRADUCTION : Gilles Goulet
COUVERTURE : Manchu
SOMMAIRE :
Sanjîv et le robot (Sanjeev and Robotwallah)
Kyle fait la connaissance du fleuve (Kyle meets the river)
L’assassin-poussière (The dust assassin)
Un Beau parti (An eligible boy)
La petite déesse (The little goddess)
L’épouse du djinn (The djinn’s wife)
Vishnu au cirqu des chats (Vishnu at the Cat Circus)
Précédentes publications : Denoël-Lunes d’Encre, 10/2013 — 384 p., 22.50 € — Couverture de Manchu
 Ceux qui ont eu la patience de se laisser peu à peu submerger par les ressacs convulsifs du Fleuve des dieux, se laisseront à présent glisser avec volupté dans les eaux tout aussi envoûtantes de ce nouveau recueil de l’écrivain britannique Ian McDonald, un auteur qui s’inscrit à merveille dans le courant d’une SF britannique les yeux rivés sur le futur avec une clairvoyance et un déterministe que ce peuple épris de grand large sait mieux que quiconque donner au lent cheminement de notre Humanité. Comme Kipling avant lui et d’autres concitoyens de sa Gracieuse Majesté, Ian McDonald s’est investi à cœur perdu dans les multiples méandres du sous-continent indien, nous invitant, à travers 7 récits, à revenir dans cette Inde de 2047, un monde rêvé qui découle étroitement des dérives de notre propre quotidien. Comme pour l’essentiel de la planète aujourd’hui, l’épine dorsale sur laquelle s’articule sa vision de se proche avenir a pour nom revendications territoriales. Un retour aux sources et un repli ethnique qui a fractionné l’ancien royaume des Maharadjahs en une douzaine d’états farouchement attachés à leur toute nouvelle indépendance. Chacun d’entre eux s’est inscrit dans la trajectoire que nous laisse augurer aujourd’hui la croissance exponentielle de ce pays émergent où les traditions ancestrales doivent à présent composer avec une technologie conquérante, tandis que l’éternel dilemme du déficit démographique (quatre fois plus d’hommes que de femmes) n’en finit pas de ronger le fragile tissu social de ce pays en perpétuelle recomposition. Ian McDonald braque dés lors le téléobjectif de sa caméra virtuelle sur des personnages plongés dans le tourbillon d’une existence qui les dépasse et dont nous sommes invités à partager les moindres pensées et les plus intimes sentiments. Servi par une écriture hyperréaliste, les nouvelles regroupées dans ce livre conduisent le lecteur à littéralement vampiriser les différents protagonistes qui en sont les vecteurs jusqu’à se demander souvent comment il aurait réagi à leur place. Une intimité du point de vue que l’on retrouve dans le premier texte, Sanjîv et Robot-Wallah, basé sur la thématique des enfants-soldats avec, en figure de proue Sanjîv, jeune garçon dont la passion pour la robotique l’amène presque logiquement à pilote par la pensée de terribles robots de combats engagés dans un conflit opposant le Bâhrat et l’Adwadh, deux jeunes états de cette Inde recomposée. Dans Kyle fait la connaissance du fleuve, on retrouve la localisation géographique du Bâhrat à travers la peinture du choc des cultures entre Kyle, l’expatrié venu aider à la reconstruction du pays. Parqué pour raison de sécurité au sein du Confinement, le quartier réservé au non-autochtones, Kyle va laisser tomber tous es apriori au contact de Salim, jeune bhârati, qui lui fera découvrir son pays à la toujours âpre pauvreté à travers les méandres majestueux du Gange, ce grand fleuve dont l’Inde tire une part essentielle de son âme. L’assassin-poussière revient sur le conflit majeur qui hantera notre avenir, la guerre pour l’eau, par le biais de Padmîni, unique survivante de la famille Jodhra qui détenait le monopole de l’eau et qui a été éliminé par la famille Azad, sa principale concurrente. Un plaidoyer pour l’apaisement des tensions relayé par des créations originales, comme cette caste des neutres (ni homme ni femme) chez qui l’héroïne de ce récit trouvera un moment refuge. Un beau parti insiste sur une préoccupation dominante de l’Inde de l’avenir aussi bien que de l’Inde contemporaine, la difficulté pour un homme de trouver une épouse étant donné la portion congrue de bébés femelles qui sont autorisés à naître. Ce véritable parcours du combattant nous dépeint tous les moyens qui sont proposés aux époux en quête d’âmes sœurs (marieuses, agences spécialisées) jusqu’à faire intervenir un IA, qui devra tout d’abord initier ses propres circuits à la compréhension de ce sentiment viscéralement humain qu’est l’amour avant de pouvoir venir en aide à celui pour qui elle a été créée, le séduisant Jâspir. La petite déesse, réédition d’une nouvelle déjà paru dans le Bifrost 68 spécial Ian McDonald, puise son intrigue dans le devenir d’un enfant dieu (comme ceux du Népal ou de Little Boudah), et nous montre combien son existence peut atteindre une apogée, celle de sa divinisation, jusqu’à la propulser dans sa chute au moment de l’impureté de son premier sang versé qui la jette hors de sa prison dorée au sein d’un univers qui lui est totalement étranger et hostile. Un récit où se mêlent harmonieusement religion, mythes et technologie et qui a reçu le grand prix de l’Imaginaire lors de sa première parution en France. L’épouse du djinn reprend deux thématiques déjà abordées dans ce recueil, celle de l’eau, avec la construction d’un barrage sur le Gange, et celle des Intelligences Artificielles campée ici par IA surdouée qui va se heurter aux dictats des lois Hamilton régulant le destin des IA trop humaine, et à l’amour transgressant qui l’attire vers une jeune danseuse Kathak de l’état d’Awadh. Imaginez alors dans un pays où déjà les mariages entre castes sont prohibés, quelle explosion de tabous risque d’engendrer la passion entre une IA et une jeune indienne… Enfin, Vishnu au cirque des chats, le dernier texte du recueil fait une sorte de parallèle avec la vie de Vishu, jeune brahmane génétiquement modifié pour vivre beaucoup plus longtemps qu’un humain normal, mais dont l’esprit grandit plus vite que la coquille humaine que le contient, et de cette Inde de toujours progressant à grandes enjambées au dessus des rives d’un temps qui s’accélèrent, mais qui n’avance pas au même rythme pour toutes les parties en présence, laissant ainsi de nombreux laissés pour compte sur le bord du chemin. Une ultime immersion profondément ancrée dans le panthéon hindouiste qui met une nouvelle fois en exergue l’extraordinaire métissage entre croyances et modernités qui sont l’apanage de cette Inde fascinantes dont Ian McDonald à travers son patchwork de récits terriblement humains s’est fait l’un des plus talentueux découvreurs et  ambassadeurs.
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