mardi 31 octobre 2017


AUTEUR : Jo WALTON (Gb)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 8/2017 — 412 p., 21.90 €
TO : Tooth and claw, Tor Books, 2003
TRADUCTION : Florence Dolisi
COUVERTURE : Aurélien Police
Critiques : www.elbakin.net (Siriane)
→ Ce nouveau roman de l’auteur galloise du cycle de Morwenna débute par l’agonie de Bon Agornin, un énorme dragon, assisté dans son trépas par Penn, un prêtre dragon, qui s’empresse de lui dévorer les yeux dés qu’il a recueilli ses dernières paroles. Un entrée en matière plutôt déroutante pour un lecteur lambda qui ne sait pas encore qu’il va vivre dans prés de 400 pages au sein d’une société de dragons très anthropomorphe. Celle-ci se caractérise par deux points principaux. D’abord, son obédience victorienne car, pour écrire se lire, Jo Walton aurait pris pour modèle le récit du célèbre auteur britannique Anthony Trollope, Framley Parsonnage. Dés lors on ne s’étonnera guère de voir nos chers dragons évoluer selon un strict code de convenance débouchant sur des catégories sociales bien définies où les nobles occupent le haut du pavé. Gros et imposants, ils peuvent voler, sont à la tête d’un fief et de richesses considérables en rapport avec leur statut social (Illustre, Respecté, Digne Eminent) et dominent tout un peuple de serfs aux ailes attachées. Bien entendu l’ensemble de ce monde est avant tout patriarcal et les femmes, qui ne peuvent tomber amoureuses qu’une fois, émoi trahi par le subit rosissement de leurs écailles, ne pensent qu’à trouver l’élu de leur cœur qui leur assurera protection et longue descendance. Cette dernière d’ailleurs nous permet de rebondir sur l’autre originalité de ce roman : nos dragons sont des cannibales. En effet, à la mort de Bon Agornin, sa famille s’est empressée de se partager sa carcasse, car les dragons ne peuvent grossir, et dés lors acquérir plus de puissance, qu’en mangeant de la viande d’autres dragons. Un repas de fête qui, comme de juste, est réservé aux nobles, ne dédaignant pas, à l’occasion, à ingurgiter leurs propres enfants si ceux-ci présentent des faiblesses qui pourraient nuire à l’épanouissement de leur lignée. Ces agapes ne sont pas toutefois sans conséquences, car, frustrés par la part de roi que l’Illustre Daverak, l’époux de Beren, l’une des filles de Bon Agornin a prélevé dans la dépouille du défunt, ses autres enfants, l’ambitieux Avan en tête, lui intentent un procès pour spoliation de bien. La suite du roman va se construire à cheval sur le déroulement de cette procédure judiciaire et sur les péripéties amoureuses de Haner et Selendra, sœurs de couvées et autres filles de Bon Agornin. Au fil de demandes en mariages successives, de séquestrations et de manigances en tous genres, nous allons être invités à partager les préoccupations, souvent bien terre à terre, d’une société refermée sur elle-même qui permet à Jo Walton de parfaire sa critique de moeurs victoriennes empreintes de sauvagerie et de cruauté sous des atours poudrés et des apparences de bonnes manières. Le lecteur français friand de romantisme anglais y retrouvera des accents à la Jane Austen, plus connue que Trollope de ce côté-ci de la Manche, et ne pourra que se plonger avec une surprise mêlée d’une certaine admiration dans cette façon souvent drôle et originale d’aborder ce qui fut une période clé de la vie de nos chers voisins britanniques sans omettre les rapports avec le religieux et l’importance du joug de la servitude, certains fidèles valets allant jusqu’à finir dans l’estomac de leurs maîtres. Un roman surfant avec brio sur le mélange des genres, sans oublier une nette connotation féministe nous présentant des dragonnelles qui compensent leur absence de griffes, avec le déficit physique que cela représente pour affronter les mâles, par la présence de mains qui leurs permettent d’écrire et ainsi de se prévaloir d’une indéniable supériorité intellectuelle sur leurs pères, leurs frères et leurs époux. Un livre donc à découvrir pour tous ceux qui ont déjà apprécié le talent de cet écrivain, auteur notamment de la trilogie uchronique du Subtil changement, également parue chez Lunes d’Encre.

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