vendredi 27 avril 2018


Libération
(Roman) Fantastique
AUTEUR : Adrian TCHAIKOVSKY (Angleterre)
EDITEUR : GALLIMARD JEUNESSE-Hors Collection, 2/2018 — 288 p., 14.90 €
TRADUCTION : Bruno Krebs
COUVERTURE : Levente Szabo
→ Dans la tragédie classique l’unité de temps et de lieu était primordiale. Patrick Ness, l’auteur de la trilogie Le chaos en marche (Gallimard Jeunesse) ne l’a pas oublié. Il nous propose donc de suivre une journée d’Adam Thorn habitant la petite ville de banlieue de Frome, dans l’état de Washington. Rien à priori ne différencie Adam d’autres lycéens de son époque mal dans leur peau, sinon son homosexualité. Bien que patente depuis sa plus tendre enfance, elle n’a jamais pu être assumée. La faute à l’entourage catho évangélique dans lequel il évolue. Son père est un prêcheur rigoriste auprès duquel la notion de pêché que signifie l’attrait pour un autre sexe implique aucune compromission et sa mère, désespérément absente, au lieu de l’épauler, est sur la même longueur d’onde. Pourtant, dans l’espace d’une journée Adam va faire exploser le carcan qui asphyxie son existence placé sous l’ombre castratrice de Marty, le frère aîné parfait en toutes choses. Une journée assombrie par l’ombre amère de la fête donnée par Enzo son ex-petit ami, à qui il est encore profondément attaché en dépit des attentions de Linus, son nouvel amant. Tout le long de ces 24 heures primordiales Patrick Ness nous invite avec l’œil d’un voyeur à épouser  les pérégrinations de cet adolescent ballotté telle une boule de flipper par une vie à laquelle il s’accroche sans savoir comment réellement l’appréhender. Nous le suivons durant les courses faites pour sa mère, son jogging matinal, puis son arrivée au travail où il est en butte au chantage sexuel de son patron, avant le tête à tête oppressant avec son père qu’il doit aider à l’église, véritable mur d’incompréhension qu’il ne sait pas par quel bout aborder, pour finir par le rendez-vous avec sa sœur Angela, sa confidente, avec qui il doit mettre au point les derniers préparatifs de la fête d’Enzo. Vous me direz, à ce moment du résumé, rien de fantastique dans tout cela, sinon un simple roman de mœurs attachant et troublant de part le caractère intimisme de la relation que l’auteur parvient à nous faire nouer avec ce jeune garçon pommé. Mais c’est sans compter avec le talent de Patrick Ness qui, dés le début, a installé une deuxième intrigue dans son livre. Un récit alternatif qui se lit en parallèle et où nous sommes invités à suivre la trajectoire tourmentée de Katherine Van Leuwen, jeune fille assassinée, dont le fantôme ressurgi et remonte les rives de la rivière où elle a péri noyée afin d’exercer une cruelle vengeance sur le petit ami drogué dont elle a été la victime. Derrière elle la suit un étrange faune lié à la Reine d’un royaume fantastique qui pourrait bien déclencher tous les malheurs du monde si la vengeresse ne revient pas dans les limbes dont elle est issue. A travers les parcours de ces deux êtres que rien ne semble rapprocher, sinon la rivière sépulcre également proche du lieu de la fête d’Enzo, nous allons partager les émotions, les angoisses et les appréhensions d’une jeunesse qui sent inconsciemment se refermer sur elle les parois de murailles qui l’empêchent de vivre, mais qui n’a pas le courage de briser les briques construisant sa prison. Peur des sorties de routes et des conséquences du vol en éclat des vitrines de la routine encadré par la sécurisante quotidienneté d’une société sans saveur et sans avenir, exposition perpétuelle sous le regard intolérant de l’entourage et de la proche famille, impression d’être incapable de susciter l’amour et tout au contraire d’être exposé au rejet des siens, inquiétudes symbolisées par deux quêtes fondamentalement dissemblables, l’une bien terre-à-terre, et l’autre tout à fait surnaturelle, mais cependant tellement proches car portée vers une identique acceptation de soi. Pour Adam, elle consiste à ruer enfin dans les brancards, à exposer au monde ce qu’il est vraiment, et à s’accepter lui-même tout en se faisant accepter par les autres. Pour Kathie, elle se résume à un retour en arrière afin, avant de pouvoir exercer sa vengeance, d’analyser et d’intérioriser la suite d’événements qui l’ont conduits vers son destin tragique. Tout cela nous allons le comprendre au fur et à mesure que se tourneront les pages de ce livre, comme, si de matière subtile et diffuse, l’auteur nous tenait par la main et nous guidait vers les sentiers de l’émotion indispensables à découvrir et les territoires de l’empathie où le lecteur finit par confondre la mise en questionnement des deux principaux protagonistes avec le propre fatum qui influe sur son existence. Un grand livre donc servi par une couverture où le regard prend un malin plaisir à s’abîmer à la recherche d’un un monde tout à fois imprégné de mystères et pourtant viscéralement proche.

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