vendredi 27 avril 2018




♦ Le sortilège de minuit ♦(Roman) Jeunesse / Fantastique
AUTEUR : Irena BRIGNULL (Angleterre)
EDITEUR : GALLIMARD JEUNESSE-Pôle Fiction, 3/2018 — 448 p., 8.15 €
SERIE : Les sorcières du Cland du Nord 1
TO : The hawkweed prophecy Book 1, 2016
TRADUCTION : Emmanuelle Casse-Castric
COUVERTURE : Antonin Faure
Précédente publication : Gallimard Jeunesse-Hors Collection, 4/2017 —  368 p., 17.50 € — Couverture de Antonin Faure
→ Tout commence comme dans le célèbre La vie est une long fleuve tranquille, par un échange de bébé. Mais voilà, ce dernier n’est pas du à une simple erreur humaine, mais découle du plan savamment mûri de la sorcière Crécelle. Figure dominante du clan des Sorcières du Nord, elle compte bien anticiper la prophétie qui désignera la future reine des sorcières en éliminant la fille de sa sœur. Et c’est ainsi que Poppy se retrouve exilée chez les humains, tandis que l’innocente Clarée prend sa place au sein de la communauté des ensorceleuses vivant cachées dans les profondeurs de la forêt. Comme de juste, au fur et à mesure qu’elles grandissent, les deux jeunes filles ne se sentent pas à leur place au sein de l’univers qui leur a été imposé. Poppy, évoluant dans un couple formé par un père la plupart du temps absent et une mère internée dans un centre psychiatrique, affiche toutes les caractéristiques d’une adolescente pommée incapable de rester dans les divers lycées qu’elle fréquente et perturbée par les phénomènes étranges dont elle semble être depuis toujours involontairement à l’origine. De son côté, Clarée n’est guère mieux lotie. Privée de magie, incapable de jeter le moindre sort, elle a très vite été traitée comme une paria chez ses supposées consœurs et obligée de vivre recluse à l’intérieur d’une roulotte. Or voilà que l’impossible se produit. Alors qu’elles vivent chacune aux antipodes du pays, le déménagement de Poppy va provoquer la rencontre fortuite entre ces deux adolescentes. Et, bien qu’elles soient profondément différentes, autant sur le plan physique que mental, le courant passe entre les deux jeunes filles qui vont tout de suite s’apprivoiser en s’improvisant comme guides pour partir à la découverte de leurs univers respectifs. C’est ainsi que pendant que Poppy tentera de s’initier aux potions de sorcières, Clarée fera l’apprentissage des multiples plaisirs qui accompagnent les journées d’une jeune fille moderne. C’est donc un véritable plaidoyer à la gloire de l’acceptation des différence qui est tranquillement distillé entre les pages de ce roman dont les tranches de vies nous entraînent sur les traces de deux personnages auxquels les jeunes lectrices auront aucun mal à s’identifier. Le livre prend une nouvelle tournure avec l’apparition de Léo, jeune et séduisant vagabond et seul véritable mâle du récit dans cet environnement essentiellement féminin où, en particulier chez les sorcières dont la communauté est dominée par l’exigence de leur Art, ils ne servent qu’en tant que reproducteurs. Bien entendu, dés son entrée en scène on pourrait penser qu’il va semer la discorde chez les deux nouvelles amies. Mais il en est rien car, tout de suite, le narrateur omniscient qui nous guide dans ce roman prend le soin d’indiquer que son attirance est toute entière tournée vers Poppy qui, malheureusement pour lui, gangrenée par la solitude qui a émaillé son enfance,  ne croit pas qu’elle est faite pour rencontrer le bonheur et l’amour en particulier. Et pendant ce temps, car n’oublions pas que nous somme dans un roman d’essence fantastique, la menace se rapproche du Clan du Nord sous la forme d’une prophétie qui risque bien de se réaliser  et de leur procurer bien des désagréments à travers le conflit qui les opposera au redoutable Clan de l’Est. Un premier roman qui s’apparente à une véritable réussite dans le sens  où le côté surnaturel s’harmonise à merveille avec les contingences des rapports compliqués de l’adolescence avec le background ambiant, premiers émois, difficulté d’immersion et d’acceptation dans un milieu qui parait à la fois déplacé et incompréhensible et où l’auteur, diplômé de littérature de l’université d’Oxford parvient à utiliser à fond son talent de scénariste confirmées (dont l’adaptation du Petit prince réalisé par Mark Osborne) pour nous offrir une œuvre dont le perpétuel réalisme et la densité émotionnelle permet à chaque page de rester accroché aux développements de l’intrigue.
Autre couverture :


Libération
(Roman) Fantastique
AUTEUR : Adrian TCHAIKOVSKY (Angleterre)
EDITEUR : GALLIMARD JEUNESSE-Hors Collection, 2/2018 — 288 p., 14.90 €
TRADUCTION : Bruno Krebs
COUVERTURE : Levente Szabo
→ Dans la tragédie classique l’unité de temps et de lieu était primordiale. Patrick Ness, l’auteur de la trilogie Le chaos en marche (Gallimard Jeunesse) ne l’a pas oublié. Il nous propose donc de suivre une journée d’Adam Thorn habitant la petite ville de banlieue de Frome, dans l’état de Washington. Rien à priori ne différencie Adam d’autres lycéens de son époque mal dans leur peau, sinon son homosexualité. Bien que patente depuis sa plus tendre enfance, elle n’a jamais pu être assumée. La faute à l’entourage catho évangélique dans lequel il évolue. Son père est un prêcheur rigoriste auprès duquel la notion de pêché que signifie l’attrait pour un autre sexe implique aucune compromission et sa mère, désespérément absente, au lieu de l’épauler, est sur la même longueur d’onde. Pourtant, dans l’espace d’une journée Adam va faire exploser le carcan qui asphyxie son existence placé sous l’ombre castratrice de Marty, le frère aîné parfait en toutes choses. Une journée assombrie par l’ombre amère de la fête donnée par Enzo son ex-petit ami, à qui il est encore profondément attaché en dépit des attentions de Linus, son nouvel amant. Tout le long de ces 24 heures primordiales Patrick Ness nous invite avec l’œil d’un voyeur à épouser  les pérégrinations de cet adolescent ballotté telle une boule de flipper par une vie à laquelle il s’accroche sans savoir comment réellement l’appréhender. Nous le suivons durant les courses faites pour sa mère, son jogging matinal, puis son arrivée au travail où il est en butte au chantage sexuel de son patron, avant le tête à tête oppressant avec son père qu’il doit aider à l’église, véritable mur d’incompréhension qu’il ne sait pas par quel bout aborder, pour finir par le rendez-vous avec sa sœur Angela, sa confidente, avec qui il doit mettre au point les derniers préparatifs de la fête d’Enzo. Vous me direz, à ce moment du résumé, rien de fantastique dans tout cela, sinon un simple roman de mœurs attachant et troublant de part le caractère intimisme de la relation que l’auteur parvient à nous faire nouer avec ce jeune garçon pommé. Mais c’est sans compter avec le talent de Patrick Ness qui, dés le début, a installé une deuxième intrigue dans son livre. Un récit alternatif qui se lit en parallèle et où nous sommes invités à suivre la trajectoire tourmentée de Katherine Van Leuwen, jeune fille assassinée, dont le fantôme ressurgi et remonte les rives de la rivière où elle a péri noyée afin d’exercer une cruelle vengeance sur le petit ami drogué dont elle a été la victime. Derrière elle la suit un étrange faune lié à la Reine d’un royaume fantastique qui pourrait bien déclencher tous les malheurs du monde si la vengeresse ne revient pas dans les limbes dont elle est issue. A travers les parcours de ces deux êtres que rien ne semble rapprocher, sinon la rivière sépulcre également proche du lieu de la fête d’Enzo, nous allons partager les émotions, les angoisses et les appréhensions d’une jeunesse qui sent inconsciemment se refermer sur elle les parois de murailles qui l’empêchent de vivre, mais qui n’a pas le courage de briser les briques construisant sa prison. Peur des sorties de routes et des conséquences du vol en éclat des vitrines de la routine encadré par la sécurisante quotidienneté d’une société sans saveur et sans avenir, exposition perpétuelle sous le regard intolérant de l’entourage et de la proche famille, impression d’être incapable de susciter l’amour et tout au contraire d’être exposé au rejet des siens, inquiétudes symbolisées par deux quêtes fondamentalement dissemblables, l’une bien terre-à-terre, et l’autre tout à fait surnaturelle, mais cependant tellement proches car portée vers une identique acceptation de soi. Pour Adam, elle consiste à ruer enfin dans les brancards, à exposer au monde ce qu’il est vraiment, et à s’accepter lui-même tout en se faisant accepter par les autres. Pour Kathie, elle se résume à un retour en arrière afin, avant de pouvoir exercer sa vengeance, d’analyser et d’intérioriser la suite d’événements qui l’ont conduits vers son destin tragique. Tout cela nous allons le comprendre au fur et à mesure que se tourneront les pages de ce livre, comme, si de matière subtile et diffuse, l’auteur nous tenait par la main et nous guidait vers les sentiers de l’émotion indispensables à découvrir et les territoires de l’empathie où le lecteur finit par confondre la mise en questionnement des deux principaux protagonistes avec le propre fatum qui influe sur son existence. Un grand livre donc servi par une couverture où le regard prend un malin plaisir à s’abîmer à la recherche d’un un monde tout à fois imprégné de mystères et pourtant viscéralement proche.


Comment Wang-Fô fut sauvé
(Conte) Mythologie chinoise
AUTEUR : Marguerite YOURCENAR (France)
EDITEUR : GALLIMARD JEUNESSE-Folio Cadet 178 — 48 p., 6.40 €
COUVERTURE & ILLUSTRATIONS : Georges Lemoine
→ Voici une légende de Chine. Elle raconte l’histoire de Wang Fô, une vénérable et talentueux peintre chinois qui a passé sa vie à peindre la nature comme il voudrait qu’elle soit, c'est-à-dire merveilleuse et épargnée par les multiples agressions qui la défigurent. Peu intéressé par les biens de ce monde, il passe son temps à vagabonder avec son jeune disciple Ling, donnant ses tableaux en échange de nourriture, jusqu’à ce que les soldats du roi l’arrêtent pour le conduire au palais. Là, il se retrouve confronté à la colère de l’Empereur. En effet, ce dernier a passé son enfance à contempler émerveillé les tableaux de Wang Fô. Or, lorsqu’il a du se confronter avec la réelle vision du monde, il a découvert que ce dernier était bien différent que ce qu’il croyait. Frustré, il s’estime trompé par le peintre qui lui a inspiré un profond dégoût pour son propre royaume, laide et méprisable, alors qu’il ne pourra jamais régner sur celui qu’il avait fantasmé. Pour le punir, entend lui faire couper les mains et crever les yeux. Ling, qui veut défendre son maître, est décapité. Mais, avant d’exécuter la sentence, l’Empereur demande à Wang Fô de terminer un dernier tableau. Ce dernier s’exécute, et tandis qu’il se met à peindre l’étendue d’un magnifique lac, l’eau de ce dernier sort de la toile pour envahir la salle d’audience et submerger l’Empereur et ses courtisans, tandis que l’artiste monte avec son disciple dans une barque qu’il vient de peindre et s’évanouit dans l’horizon du tableau devant désormais inaccessible à la cruauté des hommes. Il s’agit là de la réédition d’une nouvelle que Marguerite Yourcenar avait publié dans son recueil Nouvelles orientales publié en 1938 dans une version pour adultes, quelle avait ensuite remaniée pour les enfants en 1952, alors que la première édition illustrée date de 1979. L’édition Folio Cadet présentée ici (après celles des collections Ecouter Lire et Livres audio) outre les qualités du texte, s’accompagnent de magnifiques aquarelles de Georges Lemoine qui jouent un rôle essentiel dans la narration en renforçant la poésie de l’écriture ainsi que la dimension onirique et imaginaire du récit. Pour compléter l’analyse de ce conte, on notera qu’il a fait l’objet  d’une adaptation en dessin animé par René Laloux en 1988 (l’auteur mythique de La planète sauvage et des Maîtres du temps) avec un story-board dessiné par Philippe Caza, le célèbre illustrateur de SF, film que Laloux lui-même considère comme son œuvre la plus aboutie.

mardi 24 avril 2018


Le 33ème mariage de Donia Nour
(Roman) Uchronie
AUTEUR : Hazem ILMI (Egypte)
EDITEUR : DENOËL-Denoël & d’Ailleurs, 3/2018 — 353 p., 20.90 €
TO : Die 33. Hochzeit der Donia Nour, Aufbau Verlag GmbH & Co KG, Berlin, 2016
TRADUCTION : Hélène Boisson
COUVERTURE : Raphaëlle Faguer
→ Deux protagonistes se partagent l’affiche de ce roman atypique écrit sous pseudonyme par un égyptien vivant en Allemagne et on comprend vite pourquoi en lisant ces pages véritable plaidoyer pour un Islam libre et tolérant, tout au contraire de celui qui est pratiqué sur une grande partie de la planète et notamment dans l’Egypte uchronique décrite dans ce livre. Il y a d’abord Ostaz Mokhtar, un professeur un brin philosophe qui, alors qu’il s’apprête à endosser les aléas de ses prises de paroles un peu trop antimonarchiques auprès des étudiants du Caire dans les années 50, est brusquement enlevé par les Ilmanis, des extraterrestres en mal de sociologie, dont, à ses yeux, le plus grand tord est de refuser de lui fournir du koshari, un aliment de base égyptien. Et puis il y a Donia Nour, jeune égyptienne plutôt bien de sa personne qui vit dans une Egypte de 2048 étouffée sous la botte du Nizam, organisation prônant un islamisme intégriste des plus modernisées avec sleepversiting, messages publicitaire d’endoctrinement diffusés pendant le sommeil, cabines de prières obligatoires et informatisées, cerveaux constamment sous surveillance avec bonnes actions récompensées et mauvaises, entendez contraire au Coran prôné par le Nizam, conduisant à  la terrible Quarantaine des Ames Perdues après mise hors d’état de nuire par les GM, des sortes de robots volants aux armes sophistiquées. Dans cet univers retranché de celui des Kouffars, les nations d’infidèles qui entourent l’Egypte, l’Europe apparaît pour Donia comme une sorte d’Eldorado qu’elle veut à tout prix atteindre. Mais, pour cela, il lui faut rassembler un kilo d’or, le prix de l’extraction. Afin d’y parvenir, elle décide d’exploiter l’une des failles du système. Vendue  toute jeune à un homme d’âge mûr pour un mariage d’un jour annulé le soir même après avoir été consommé et les entremetteurs grassement payés, elle décide de profiter de cette expérience traumatisante en épousant régulièrement des hommes fortunés beaucoup plus âgés qu’elle qui la répudie après quelques heures de bon temps. Pour cela il lui faut cependant à chaque fois faire reconstruire son hymen, car un bon pratiquant ne peut toucher qu’une vierge. Et, malgré le dégoût que lui inspire ces étreintes forcées, elle continue d’avancer vers son but, le franchissement de la frontière, jusqu’à sa 33ème union qui la pousse dans les bras du redoutable Zulkheir, un juge islamiste et l’un des pontes du régime en place. Quand il découvre qu’elle est impure sa vie, jusque là peu reluisante, devient un véritable enfer avec emprisonnement et exil du côté d’Assouan en tant qu’esclave sexuelle. De son côté, Ostaz est guère mieux loti, car les Ilmanis ont eu la judicieuse idée de le renvoyer dans cette Egypte de 2048 afin qu’il expose au peuple tyrannisé sa propre version du Coran, initiative qui, bien entendu, ne peut conduire qu’à la lapidation par une machine sophistiquée propulsant des pierres suffisamment grosses pour tuer, mais assez petites pour faire durer les souffrances le plus longtemps possible. Alternant les chapitres mettant en scène les points de vue de ces deux personnages emportés dans les remous de ce régime totalitaire, l’auteur, un neuroscientifique égyptien travaillant en Allemagne depuis 2014, en profite pour exprimer sous un angle douloureux, mais cependant teinté d’humour, son aversion envers des régimes totalitaires et des réglions extrémistes qui considèrent les pauvres comme des réservoirs d’organes inépuisables et qui servent à enrichir une caste minoritaire exploitant sans vergogne les richesses de leur pays tandis qu’une cruelle oppression maintient le peuple dans l’ignorance du véritable sort que leur réservent leurs dirigeants. Tirant à boulets rouges sur un Islam patriarcal, archaïque et tout sauf tolérante, l’auteur a pris le judicieux parti de  publier son roman sous un pseudonyme redoutant sûrement un syndrome Salman Rushdie ou des déboires façon Charlie Hebdo, et c’est un des malheurs de notre époque qu’il en soit réduit à utiliser ce moyen pour pouvoir dénoncer les méfaits de l’oppression des peuples et les vicissitudes de la condition humaine, qu’ils aient pour origine l’extrémisme religieux ou tout autre dictature prenant sa source dans de récurrentes vagues brunes ou dans des fanatismes rouges (Khmères et consorts) qui conduisent immanquable aux mêmes résultats déplorables pour le devenir du monde.

lundi 23 avril 2018


Dans la toile du temps
(Roman) Hard Science
AUTEUR : Adrian TCHAIKOVSKY (Angleterre)
EDITEUR : DENOËL-Lunes d’Encre, 3/2018 — 578 p., 24 €
TO : Ha’penny, 2007
TRADUCTION : Henri-Luc Planchat
COUVERTURE : Gaelle Marco
→ Arachnophobes attention, le roman que vous avez entre les mains fait la part belle à ces gentilles petites bestioles qui partagent avec nous notre bonne vieille Terre. Et surtout ne croyez pas vous en débarrasser avec un simple insecticide ou un bon coup de balais, car celles dont va nous parler Adrian Tchaikovsky ont atteint un niveau de civilisation qui, même si nous le comprenons pas, nous dépasse largement et nous dépassera sûrement dans ce lointain futur qui sert de décor à cette passionnante histoire. Tout commence lorsque l’Humanité, consciente de l’avenir étriqué que lui réserve notre planète bleue, et après avoir colonisé la proche banlieue que constitue notre système solaire, se lance dans la colonisation des vastes espaces interstellaires avec pour crédo le maître mot terraformation. C’est d’ailleurs cette tache essentielle que vient de terminer le Brin 2 (hommage à l’auteur de SF David Brin), vaisseau scientifique humain, sur un monde extrasolaire situé à des années-lumière de la Terre. Le docteur Avrana Kern, à la tête du projet, s’apprête à passer à l’étape suivante du processus, soit le largage sur la planète d’un millier de singes et d’un nanovirus destiné à leur faire subir une évolution accélérée jusqu’à ce qu’ils soient en capacité de comprendre les messages mathématiques envoyés par un satellite laissé en orbite autour de la planète et qu’ils puissent y répondre. Ce stade ultime atteint ils seraient en mesure d’accueillir comme des dieux les colons terriens venus récolter le fruit de leur fabuleuse expérience. Mais, alors que le Brin s’apprête à repartir pour ensemencer d’autres mondes l’imprévisible se produit sous la forme d’un révolutionnaire du NUN, entendez les Non Ultra Natura, qui prône par la violence un retour radical à la nature. Ce dernier réussit à détruire le Brin 2 et  à faire griller les singes cobayes. Seule Avrana Kern parvient à s’échapper en se réfugiant dans le module orbital autonome placé autour de l’astre terraformé où, faisant désormais corps avec les composantes électroniques de l’engin, ne sachant pas que ses précieux primates ont subi un sort funeste, elle entre dans une longue période de cryogénisation. Or, sur le monde en question, baptisé désormais la planète de Kern, si l’ensemble des vertébrés ont été immunisés contre les effets du nanovirus, ce n’est pas le cas des invertébrées, passagers clandestins involontaires du Brin 2. Dés lors, profitant de l’effet élévation contrôlée que diffuse ce dernier, va se développer une civilisation d’où émerge, au fond de l’océan, des crustacés représentés par des stomatopodes marins, sortes de crevettes endémiques, et sur terre des insectoïdes, fourmis et surtout araignées en tête. Ces dernières, et notamment l’espèce Portia Labatia, particulièrement réceptive à la diffusion du nanovirus, vont transformer leur individualisme inné en conscience sociale, puis en redoutable intelligence, et ensuite véritable technologie approprié à leur propre espèce qui va leur permettre de régner sur la plus grande partie de la planète. Et pendant ce temps les humains, me direz-vous… Et bien, comme prévue, à travers le conflit entre les progressistes et les membres du NUN, ils ont fini par s’autodétruire après avoir rendu la Terre inhabitable. Seul vestige de l’Humanité agonisante, le Gilgamesh, une gigantesque arche stellaire peuplée de près de 500 000 individus en animation suspendue, qui s’approche désormais du monde Kern dans le but de recommencer à zéro sur cette nouvelle terre promise. A sin bord, Holsten Mason, l’historien linguiste, Isa Lain, la chef-ingénieur, et  Vries Guyen, le commandant du Gilgamesh, ont été réveillé pour préparer les bases de cette arrivée en fanfare. Mais voilà l’entité Avra Kern n’entends pas que des éléments extérieurs viennent troubler l’expérience menée sur ses précieux primates et à placé la planète en quarantaine. C’est ainsi que les humains du Gilgamesh sont repoussés manu militari et priés d’aller polluer des astres bien plus lointains. A partir de cet instant, Adrian Tchaikovsky va nous inviter à suivre par l’intermédiaire de chapitres alternant les points de vue, les trajectoires destinées à se rejoindre des araignées en perpétuelle mutation et des humains en perpétuels conflits. En effet, sur le monde de Kern, après avoir vaincu les fourmis qu’elles ont transformé en sortes de robots dévolus à leur service, les arthropodes violemment matriarcales (les mâles sont souvent dévorés après l’accouplement) évoluent à vitesse grand V grâce à la transmission de transferts d’expériences, les Savoirs,  à travers des lignées qui se renouvellent avec des noms distinctifs, Portia, Fabian, Viola, qui permettent aux lecteurs d’entrer plus facilement en empathie avec des êtres dont pourtant tout nous sépare. Tout au contraire, chez les humains, nous avons droit à toute la panoplie de dissension et luttes intestines qui minent une société fermée dont les membres se confrontent au fil des réanimations successives qui émaillent leur aller-retour dans l’espace, car le Gilgamesh n’envisage en fait qu’une option : retourner envahir le monde de Kern. Nul doute alors que les araignées ne seront pas du même avis et gare à la confrontation finale. Faisant parti des ultimes choix de Gilles Dumay avant qu’il ne quitte la direction de la collection Lunes d’Encre, ce roman prouve une fois de plus son talent indéniable pour débusquer de véritables pépites littéraires. Car Dans la toile du temps est réellement un récit passionnant. Tant par le soin que son auteur a pris à décrire la densité émotionnelle qui anime ses personnages, autant humains qu’arachnides, que par l’extraordinaire description de la civilisation insectoïde qui nous est proposée. Bien que celle-ci soit basée sur des concepts totalement différents des nôtres, la vue et le toucher étant par exemple remplacé par le toucher et le chimie des phéromones, tandis que nos chères lois de la physique font place à celles de la chimie et de la biotechnologie, elle nous captive page après page au gré de mutations anatomiques, de luttes contre d’autres insectes, de conflits internes sur fond de querelles religieuses où l’entité Kern fait office de nouvelle déesse dont cependant les araignées ne tarderont pas à cerner les limites quand elles seront en mesure d’entrer en contact avec elle. Rarement un contact extraterrestre a été si habilement décrit nous le rendant parfaitement compréhensible et envisageable. Entomologiste de formation, qui a déjà utilisé le monde des insectes comme source d’inspiration, comme dans son cycle de fantasy de Shadows of the Apt,  Adrian Tchaikovsky aborde des thématiques hard-science (arches stellaires, contre-utopie, intelligence artificielle, post-apocalypse) où l’on retrouve les influences d’auteurs majeurs du genre, David Brin, Stephen Baxter, Peter Hamilton, etc…, en supportant toujours avec brio la comparaison et nous entraîne avec lui dans un univers inversé où l’humain, loin de jouir du beau rôle, fait désormais office d’agresseur. Une œuvre qui, sans nul doute, fera date dans l’histoire de la SF contemporaine.

dimanche 22 avril 2018


Dictionnaire Frankenstein
(Essai) Science-Fiction / Fantastique
AUTEUR : Claude AZIZA (France)
EDITEUR : PRESSES DE LA CITE-Omnibus, 2/2018 — 206 p., 16 €
COUVERTURE : Hélène Crochemore
Dans l’univers de la littérature de l’imaginaire le roman de Mary Shelley s’est bâti sur deux impostures. La première, que Claude Aziza rappelle dés le début de son livre, c’est que le nom de Frankenstein a été communément utilisé pour désigner la Créature objet de toutes les terreurs, alors qu’il s’agit du nom de son créateur, le savant génial Victor Frankenstein. La seconde, plus en rapport avec la thématique générale de l’ouvrage, se rapporte à sa classification spontanée au fil des siècles dans l’univers du Fantastique, alors qu’il s’agit, non d’un de l’un des premiers romans de Science-Fiction, comme l’affirment certains, mais plutôt d’un récit inclassable, véritable chez d’œuvre qui échappe aux étiquettes en se revendiquant cependant de toutes : gothique, romantisme, récit historique, roman populaire, etc…. Passée cette nécessaire mise au point, on pourra se plonger avec délice dans le remarquable travail de Claude Aziza, cet érudit de la culture populaire qui, depuis des années n’a de cesse de nous permettre d’appréhender et d’explorer les multiples facettes de ce genre mal connu et parfois discrédité, à travers des multiples publications que ce soit aux Presses de la Cité, mais aussi chez Pocket et d’autres éditeurs. L’essentiel du travail rassemblé ici s’articule autour d’un vaste dictionnaire qui, de « l’agitation » provoquée par la publication du roman, jusqu’à « James Whale » l’un des réalisateur qui a transposé le mythe à l’écran, brosse un large tour d’horizon de ce qui, de prés ou de loin, peut s’apparenter à cette fabuleuse Créature. De la genèse de l’ouvrage à ses avatars littéraires (livres, BD) et cinématographiques (nanars inclus), en passant par les auteurs qu’il a fasciné ou, tout au moins, interpelé (Balzac, Gautier, Dumas, Mérimée), les interprètes et accompagnateurs  qui on assuré son passage à la postérité (Boris Karloff, Peter Cushing, Terence Fisher, Christopher Lee, Béla Lugosi), les thématiques qu’il englobe (Satan, le Feu, Mythe de Prométhée, Savant fou) Claude Aziza nous dit tout sur ce Monstre intemporel germé un soir d’orage de mars 1818 sur les bords du lac Léman dans la tête de Mary Shelley, future épouse du poète Shelley, grande admiratrice de l’illustre Lord Byron dans le sillage duquel gravitait Polidori, auteur de Lord Ruthven, premier personnage de vampire mâle dans une œuvre de fiction. Il revient ainsi sur les aspects romantiques du récit, décortique l’éducation qu’a reçu la Créature, précise le destin familial tragique de sa conceptrice (présence du père et de la mère, nécrologie enfantine), analyse les rapprochements avec d’autres monuments comme L’homme invisible et l’île du docteur Moreau de Wells, Dracula de Stoker ou Jekyll & Hyde de Stevenson, décrit l’atmosphère particulier et le contexte général qui a abouti à son élaboration, s’attarde sur les emblématiques Warner et Universal avant de conclure sur de précieuses annexes (Mary Shelley en dix dates, Dix premières pour Frankenstein, une méticuleuse bibliographie et un non moins passionnant Index bibliographique). En résumé, un véritable travail de vulgarisation, qui, sans tomber dans le piège du volumineux essai ne touchant en vérité qu’un maigre public universitaire, nous enseigne l’essentiel de ce que nous devons savoir sur la Créature et le mythe qui l’entoure, tout en nous donnant l’irrésistible envie de poursuivre l’aventure en découvrant ou redécouvrant tout ce qui a engendré l’aura de fascination qu’il a exercé à travers le monde. Une nouvelle réussite de Claude Aziza qui continue ainsi à défricher les territoires mal connus où l’histoire, la littérature et le cinéma se confondent.



SS-GB
(Roman) Uchronie
AUTEUR : Len DEIGHTON (Royaume-Uni)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 601  — 528 p., 8.90 €
TO : SS-GB, 1978
TRADUCTION : Jean Rosenthal
Précédentes publications :
● Fayard, 1979 — 398 p., 19.50 €
● Alire-Romans (Québec), 10/1997— 472 p., 9.99 € — Couverture de Jean Normand
● Denoël-Sueurs Froides, 1/2017 — 464 p., 21.90 €
Les cinéphiles avertis qui ont aimé En quatrième vitesse, le film de Robert Aldrich inspiré d’un roman de Mickey Spillane et narrant une enquête du célèbre détective Mike Hammer chargé d’élucider le meurtre d’un homme retrouvé dans sa chambre sans vie avec le corps portant d’étrange brûlures ne seront pas dépaysés en découvrant le personnage du Dr Spode, brillant physicien retrouvé assassiné avec les mêmes marques énigmatiques sur le bras. Douglas Archer, surnommé l’Archer du Yard en raison de son efficacité à résoudre les enquêtes les plus difficiles, est chargé de l’affaire. Bien entendu, le dossier est délicat, car le Dr Spode travaillait pour les nazis sur un projet mystérieux tendant à déboucher sur la maîtrise d’un tout nouveau facteur de destruction : l’arme nucléaire. Car nous sommes dans un monde revisité par les ombres de l’uchronie. Grâce à l’expéditive opération Sea Lion, les allemands sont parvenus à faire ce dont Napoléon avait toujours rêvé : conquérir l’Angleterre, et ce sans vraiment de combats. Désormais la croix gammée flotte sur Londres, tandis que Russes et Américains ne sont pas entrés en guerre. Tandis que Churchill, traduit en cour martiale, a été exécuté de façon sommaire, le roi Georges VI est assigné à résidence dans la Tour de Londres, tandis que le reste de la famille Royale a fui en Nouvelle Zélande. Il y a bien un certain Connolly, qui tente de rebâtir au sein du Commonwealth une Angleterre libre, mais il a besoin pour réussir de la reconnaissance des têtes couronnées de son pays dont le prestige n’a pas été atteint par la défaite. C’est pour cela que le Major MacCauley, éminence grise de la résistance britannique a échafaudé un plan visant à le libérer. Un plan que dérange les investigations d’Archer désormais flanqué du Standartenfürer  SS Oscar Huth, venu exprès de Berlin afin de superviser pour Himmler en personne les moindres faits et gestes du fin limier de Scotland Yard. Une arrivée qui ne fait pas le bonheur du Gruppenführer Fritz Kellerman bien décidé à ne pas partager ses prérogatives sur l’administration du pays occupé. Progressivement, nous assistons aux efforts d’Archer pour mener à leur terme ses investigations, louvoyant entre son obligation de travailler pour les allemands et les impératifs d’une Résistance qui se démène pour entraîner l’Amérique dans la guerre et qui entends bien châtier sans pitié les éventuels collaborateurs. Tout l’art du roman réside d’ailleurs dans la fine description de cette réalité britannique où une population vaincue doit transiger avec la pénurie provoquée par la guerre, les ruines engendrées par les combats et la difficulté de continuer à vaquer aux occupations du quotidien sans se compromettre avec l’omniprésente administration Nazie exerçant son féroce dictat à coup de rafles, d’exécutions et de loi martiale. Une description qui n’est pas sans rappeler l’occupation française et l’inévitable collaboration qu’elle a entrainé. Endeuillé par la mort sous la torture de l’un de ses agents surpris par la Résistance, Archer trouve quelques instants de réconfort dans les bras d’une séduisante journaliste américaine envoyée par la CIA pour superviser cette délicate enquête dont les enjeux risquent de peser sur l’avenir du monde. Bientôt toutefois,  alors que son enquête progresse, il sera confronté au projet fou de la Résistance focalisée sur l’évasion du roi qui, bizarrement, ne serait pas pour déplaire à certains membres de la SS, trop heureux de jeter le discrédit sur leur ennemi juré, la Wehrmacht, chargée d’assurer la garde du monarque. Un roman où se mêle fine extrapolations historiques et investigations dignes des meilleurs polars britanniques, le tout plongé dans une atmosphère aussi lourde et oppressante que le brouillard maître des rives de la Tamise. Une uchronie qui s’inscrit dans le sillage des Fatherland de Robert Harris ou du célèbre Maître du Haut-Château de Philip K. Dick narrant cette fois l’invasion des Etats-Unis par les japonais.
Autres couvertures :



L’ouvreur des chemins
(Roman) Planet Opera
AUTEUR : Laurence SUHNER (Suisse)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 594, 12/2017 — 558 p., 8.30 €
SERIE : Quantika 2
COUVERTURE : Manchu
Précédentes publications : L’Atalante-La Dentelle du Signe, 10/2013 — 464 p., 23.90 € — Couverture de Manchu
Tandis que les miliciens du colonel Taurok ont investi le Bunker où les scientifiques de Gemma s’efforce de comprendre les vestiges laissés par les Bâtisseurs, l’ancienne civilisation extraterrestre qui a occupé ce monde, Ambre Pasquier et le xénologue Seth Tranktak ont pénétré dans le Temple Noir et ont ainsi libéré la dangereuse Entité qui y était enfermée. Or, si Tranktak est totalement tombée en son pouvoir, Ambre a réussi à s’y soustraire grâce à l’intervention de Tokalinan le Timhkan, le dernier Veilleur échoué sur ce monde glacé. Cette libération a été accompagnée d’une formidable explosion résultant de la destruction d’une cuve et semant la mort aussi bien parmi les scientifiques présents que parmi les militaires chargés de les surveiller afin de profiter des éventuelles découvertes technologiques qu’ils feraient. A la surface, l’anarchie gagne du terrain favorisée par les affrontements entre la Milice et les Enfants de Gemma, qui rêvent de se désolidariser de la lointaine Terre. Leur repaire, le Nid, ayant été découvert, ils doivent fuir à la hâte les troupes de la Milice parmi lesquelles le colonel Taurok est passé sous l’emprise de Seth Tranktak, lui-même émanation du Dévoreur désormais investi de pouvoirs surnaturels pour l’entendement humain. Tandis que Haziel Delaurier part à la recherche d’Ambre Pasquier qui compte désormais beaucoup pour lui, cette dernière tente d’établie le contact avec son sauveur, l’énigmatique Tokalinan. Complexes, difficiles, leurs rapport ne sont pas sans laisser transparaître une indéniable tension érotique entre ces êtres issus de civilisations différentes. Indubitablement leur sort est désormais lié ainsi que celui de Gemma sur laquelle l’explosion souterraine a déclenché une sorte de réaction en chaîne en libérant  un fluide destructeur, la Flamme de l’Annihilation, émanation d’un mythe cosmogonique de destruction, qui menace l’intégralité de la population de la planète incapable, dans son ensemble, de fuir le péril qui gronde sur leurs têtes. Désormais l’unique chance de survie des humains semble résider dans le Grand Arc qui seul pourrait s’opposer au pouvoir du Dévoreur. Mais la structure immobile depuis des millénaires est-elle de taille à repousser les assauts de la Flamme de l’Annihilation. La suite d’une trilogie magistrale dont les événements s’enchaînent avec l’aisance d’un thriller, tandis que nous découvrons peu à peu les facettes intimes des principaux protagonistes, comme l’enfance hindoue d’Ambre Pasquier, tout en glanant de précieuses informations sur la race des Bâtisseurs ayant atteint un haut développement technologique sans, paradoxalement, posséder de langage scientifique. Un roman où la fascination envers l’Autre s’exprime essentiellement à travers le regard des personnages féminins tels que Kya et surtout Ambre et dans lequel l’auteur semble avoir pris un plaisir jubilatoire à façonner les multiples aspects de la fascinante civilisation des Bâtisseurs qui prend date parmi les meilleures réalisations sur ce que l’on peut faire en matière d’intelligence extraterrestre.
Autre couverture :


Origines
(Roman) Planet Opera
AUTEUR : Laurence SUHNER (Suisse)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 600, 2/2018 — 731 p., 9.90 €
SERIE : Quantika 3
COUVERTURE : Manchu
Précédentes publications : L’Atalante-La Dentelle du Signe, 4/2015 — 576 p., 23.90 € — Couverture de Manchu
Ayant réussi à échapper à leurs poursuivants grâce à un astronef volé à la milice quelques uns des principaux protagonistes de la série ont réussi à pénétrer dans le Grand Arc, le vaisseau des Bâtisseurs en orbite autour de Gemma, la planète glacée, depuis 12 000 ans. Ambre Pasquier, la jeune Kya et son père le professeur Stanislas Stanford, Haziel Delaurier, Maya Temper et les autres sont ainsi à l’abri du cataclysme en train de se répandre à la surface de Gemma, mais ils ne sont pas sauvés pour autant. En effet le Grand Arc se révèle être un immense vaisseau-monde, gigantesque organisme vivant où les Timkans avaient recréé leur environnement dans le moindre détail. Dés lors seul Tokalinan, l’extraterrestre qui a sauvé Ambre, sera en mesure d’en appréhender les multiples implications. Aussi le petit groupe sera forcé de le suivre dans sa longue marche vers Timkâ, la planète de ses origines. Mais, miné par leurs dissensions intimes et fragilisés par la gravité supérieure qui les écrase, les humains finissent par s’éparpiller pour vivre toute une série d’aventures qui nous permettent de découvrir l’immense variété et la sauvagerie de l’écosphère du monde Tokalinan baigné par une atmosphère étouffante qui contraste avec les étendues gelées de Gemma. Tandis qu’Ambre est toujours obsédée par l’urgence de ne pas quitter ce dernier et que Haziel ne pense qu’à retrouver la même Ambre qui occupe toutes ses pensées, les visiteur comprennent  peu à peu les motivations des Bâtisseurs qui ont construit le Bunker et sa cuve dans les entrailles de Gemma afin d’y enfermer le Dévoreur. Une Entité dont il faudra cependant résoudre le problème, bien plus épineux que celui posé par les soldats de la Milice et le puissant magnat Boubakine dont les visées sur Gemma ne sont pas un secret. Toutefois, le ressort de l’intrigue ne se limite pas à un simple affrontement entre le démoniaque Ioun-Ké-Da et le Dieu Sombre qui a toujours guidé les pas d’Ambre Pasquier. L’auteur voit bien plus loin en nous entraînant au fil de passionnantes péripéties vers un final qui entremêle mythe et physique quantique tout en focalisant l’attention du lecteur sur les relations complexes entre le couple Ambre/Tokalinan, véritable exemple du désir de communication qui pousse ces êtres, pourtant si différents, irrésistiblement l’un vers l’autre. En cela, cette trilogie se démarque d’autres romans basés sur la présence d’artefact extraterrestre, comme L’anneau monde de Lary Niven ou Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke, confirmant ainsi le talent de l’auteur qui parvient à produire une œuvre originale dont les amateurs de SF doivent impérativement envisager la lecture favorisée ici par cette réédition en poche.
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Vestiges
(Roman) Planet Opera
AUTEUR : Laurence SUHNER (Suisse)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 595, 9/2017 — 714 p., 9.90 €
SERIE : Quantika 1
COUVERTURE : Manchu
Précédentes publications : L’Atalante-La Dentelle du Signe, 4/2012 — 576 p.,23.90 € — Couverture de Manchu
Tokalinan, le Timhkhan, doit fuir la colère des siens car il porte sur sa poitrine la marque du Dévoreur… Voilà comment Laurence Suhner introduit le premier tome de sa trilogie Quantika, révélation du moment dans le domaine de la hard science et du planet opera. Puis elle téléporte le lecteur dans notre lointain futur où Gemma la terraformé a remplacé pour les humains les espoirs déçus d’une colonisation martienne. Nous arrivons sur ce monde entièrement gelé alors que de mystérieux accidents sème le trouve dans la colonie terrienne qui y est installé. Haziel Delaurier venu mener l’enquête sur le dernier lieu du drame s’interroge sur des anomalies découvertes parmi les débris des machines pulvérisées et ne veut pas croire à la théorie d’un attentat ourdie par les Enfants de Gemma, des indépendantistes désireux de s’affranchir de la planète mère et nés pour la plupart sur cette planète glacée. Alors que Kobalski, le directeur de la Cosmo Tek, entreprise chargée d’exploiter les ressources de cette colonie, compte sur l’amiral Thormundsen, le chef des miliciens, pour maintenir l’ordre, de son côté, la chercheuse Ambre Pasquier prend la tête de la mission Archea, une expédition conduisant son équipe dans les entrailles de la planète dans le but de mettre à jour de mystérieux artefacts en rapport avec Grand Arc, gigantesque vaisseau spatial impénétrable aux humains laissé sur place par les Bâtisseurs, les anciens occupants de Gemma, il y a plus de 12 000 ans. Tandis qu’à la surface Kay, la fille du professeur Stanford, scientifique lunaire, semble bien avoir parlé avecune mystérieuse créature des profondeurs tapie dans le gouffre de la Vallée des Ombres, l’expédition Pasquier parvient jusqu’à une sorte de Temple où repose une conque, mais aussi une Entité dont Ambre à travers ses rêves influencés par la mythologie hindoue, peuple de ses origines, a toujours appris à se méfier. Et ses craintes sont fondés car le Dévoreur, le Ioun-ké-da de ses rêves,  n’attend que d’être libéré pour se nourrir, grandir, jusqu’à atteindre des proportions cosmologiques, et devenir un univers à part entière qui engloutirait la réalité. Le début d’une trilogie qui a  propulsé son auteur, une romancière et dessinatrice suisse, au premier plan des écrivains de SF à travers le monde. Développant de solides connaissances scientifiques, notamment axées sur la physique quantique, elle aborde sur un plan original la thématique du premier contact entre humains et civilisation extraterrestre, appuyant son intrigue sur une parfaite maîtrise de la création des personnages rendus crédibles tant par leurs motivations réciproques  qu’à travers le faisceau de sentiments qui les animent et les trajectoires fusionnelles qu’ils dessinent tout au fil des pages. Un grand moment de SF apte à rivaliser avec les meilleurs créateurs anglo-saxons du genre.
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