dimanche 26 mars 2017

2084
(Roman) Fantastique
AUTEUR : Boualem SANSAL (Algérie)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio 6281 — 331 p., 7.70 €
COUVERTURE : Getty Images
Précédente publication : Gallimard-La Blanche, 8/2015 — 288 p., 19.50 €
→ 2084, voici l’année où tout avait commencé. En vérité il s’agissait de l’année de naissance d’Abi, le délégué de Yölah sur Terre.  Un Dieu qui s’était imposé à son peuple par sa victoire sur l’Ennemi, dont personne ne se rappelait qui il était véritablement. Depuis, l’Appareil régnait sur un monde voué à la soumission et à la pensée unique, un monde bannissant toute initiative personnelle et soumis à l’intraitable surveillance et à la toute aussi implacable justice expéditive de la Juste Fraternité. Plongé dans le bonheur imposé d’une Foi sans questionnement, le peuple n’était autorisé à circuler dans le pays, désormais appelé Abistan en l’honneur du nom du prophète, que lors du Jobé, le grand pèlerinage, les nécessités des déplacements administratifs et commerciaux étant réservés aux gens disposant de sauf-conduits qui devaient, à chaque mission, subir toutes sortes de contrôles mobilisant toute une horde de guichetiers. Ainsi se déroulait la vie, ou du moins ce qui y ressemblait le plus dans les soixante provinces de l’Abistan où la communion s’achevait au sein de la Juste Fraternité, sous le regard d’Abi et la surveillance prétendue bienveillante de l’Appareil. Cependant, réfugié dans le Sanatorium, ce refuge où les pèlerins venait trouver chaleur et pitance pour la route, Ati, presque vieillard de 32 à 35 ans, se posait des questions sur sa foi et s’inquiétait surtout de virer à la Mécréance. Taraudé de questions dont ils ne comprenaient pas vraiment le sens il sentait confusément que le croyant fidèle qu’il était se mourait et qu’une autre  naissait en lui car il venait d’apprendre que la religion pouvait se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel. Quittant donc l’asile du sanatorium il retourna chez lui après un périple d’un an. Retrouvant les siens, il tenta de se réinsérer dans un monde qui n’était plus vraiment le sien. Mais, il comprit que ce qu’il rejetait ce n’était pas la religion, mais l’écrasement de l’homme par la religion. Mettant en doute ces certitudes avec son collègue de bureau Koa, il se rapproche des renégats vivant dans le ghetto, les anciennes banlieues dévastées, sans l’appui de la religion et où survivait une ébauche des antiques libertés dont l’homme jouissait avant l’avènement de Yôlah. Cependant, leurs investigations vont les amener à mettre à jour de dangereux secrets concernant le gkabul, le Livre Sacré, et l’abilang, la langue sacrée née avec le Saint Livre et d’épreuves en épreuves Ati finit par apprendre qu’une conspiration peut en cacher une autre. Un livre salué lors de sa parution par le prix du roman de l’Académie Française, véritable fable orwélienne sur fond de dictature islamiste imaginant un Islam au pouvoir dans une Europe devenue le cauchemar éveillé de tous les lanceurs d’alerte en mal de souveraineté nationale et de racines identitaires. Une analyse sans concession s’appuyant sur le postulat que le totalitarisme islamique va l'emporter parce qu'il s'appuie sur une divinité et une jeunesse qui n'a pas peur de la mort, alors que la mondialisation s'appuie sur l'argent, le confort, des choses futiles et périssables, pronée par le créateur de "Abi" (père), le "Big Brother" islamique, délégué de "Yölah" sur terre. 
Autre couverture

La Panse
(Roman) Fantastique
AUTEUR : Léo HENRY (France)
EDITEUR : GALLIMARD-Folio SF 569, 2/2017 — 304 p., 8.20 €
COUVERTURE : Aurélien Police
→ Directement paru en poche, comme avant lui La case des continuums (également Folio SF) ce roman est un récit d’engloutissement, ou plutôt de lente ingurgitation, celle du héros Bastien Regnault par une société secrète, La Panse, qui tient ses mystérieux quartiers sous la dalle de La Défense. Musicien au chômage promenant dans les ruelles de l’Est Parisien son spleen et son éternelle solitude émaillée par les assauts de Sandra, son ex femme, qui voudrait lui confier la garde de leur fille Noéline, Bastien Régnault, à la suite d’un nouvel an bien arrosé, découvre un nouveau but à sa vie : retrouver Diane, sa sœur jumelle, dont le portable ne répond plus. Piratant son compte gmail, il finit par apprendre qu’elle a démissionné de la brigade des sapeurs pompiers de Nanterre qu’elle avait intégrée après son séjour dans l’armée. Ses investigations le mettent bientôt sur la trace de la Panse, société secrète millénaire dont les tentacules souterrains se déploient sous le bitume du quartier le plus high-tech de Paris. Invité au CNIT pour un symposium placé sous l’égide de Ptah et d’Enki, entité mythologique jusque là oubliée, il finit par intégrer les rangs de Neo Clean, une entreprise aux activités plutôt floue dirigée par Mariam Zacharie et son père. Le voilà donc fermement invité à participer aux séances de méditation journalières conduites par la fascinante Parvadhi étroitement liée au docteur Scheffner, spécialise des énergies, qui progresse à pas de géant au sein de l’organigramme occulte de La Panse. Désormais engoncé dans la peau d’un banal employé de nettoyage, il va entraîner le lecteur sur les traces de Diane, dorénavant accompagnée d’un homme plus âgé qu’elle se faufilant tel un fantôme à travers les rouages de cet univers en pointillé tortillant ses méandres au-dessous des tours un temps menacée par la folie des avions d’Alcaïda. L’intrigue, menée sans véritable digression, ne laisse pas au lecteur de le temps de reprendre son souffle et de s’appesantir sur les horreurs qui se dévoilent au fil des pages, lui susurrant une désagréable envie de fuir cette atmosphère pesante de complot et de surnaturel, sans pouvoir refermer le livre avant d’en avoir parcouru les ultimes soubresauts. Lovecraftienne, par certains côté, comme le revendique le quatrième de couverture, l’ambiance de ce récit est cependant d’une bien plus criante réalité que les écrits du solitaire de Providence et n’a pas besoin de convoquer un quelconque Cthulhu pour insuffler dans nos veines cette délicieuse sensation de frisson mélangée à une sorte de syndrome de Stockholm ressenti par une victime qui semble trouver du plaisir à contempler les liens qui la ligotent. Véritable tour de passe-passe mental servi par l’écriture fluide et désespérante de Léo Henry, ce roman imprime toute sa noirceur à la manière d’un puzzle frappé par la malédiction de la pièce manquante et s’acharne à mettre en exergue cette impression dérangeante des regards croisés sur les quais du métro ou le long des escalators racines plantés prés des buildings qui répètent comme un angoissant leitmotiv :  « Nous savons tous et nous fermons les yeux, nous avons plongés les recoins de nos âmes dans cette connaissance maudite  et il nous faut pourtant continuer d’avancer au rythme de nos petites existences dévorées par les mâchoires d’une modernité sans cesse en manque de proies expiatoires ».